27 janvier : Journée internationale annuelle de commémoration des victimes de la Shoah

Dernière mise à jour : 30 janv.



A l’occasion de la Journée internationale annuelle de commémoration des victimes de la Shoah, j’ai prononcé le jeudi 27 janvier une allocution à la Chambre en séance plénière.


La voici dans son intégralité :



Allocution de Mme Eliane Tillieux,

Présidente de la Chambre des représentants

Jeudi 27 janvier 2022

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Chers collègues,


Très souvent, je me rappelle une phrase de Primo Levi, écrivain Juif italien et l'un des survivants de la Shoah, qui disait : "Quiconque oublie son passé est condamné à le revivre". Ces mots résonnent encore en nous avec force même si la voix de ce bâtisseur de Mémoire s’est tue depuis 1987.


Le 27 janvier 1945, il y a exactement 77 ans aujourd'hui, les soldats soviétiques libérèrent le complexe concentrationnaire d'Auschwitz-Birkenau. Cela mit fin à la barbarie scientifiquement organisée qui conduisit à l'extermination de pas moins de six millions de Juifs, mais aussi de Roms et de Sintis, de prisonniers politiques et d'homosexuels.


Le 1er novembre 2005, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté par consensus une résolution sur la mémoire de la Shoah. Cette résolution a désigné le 27 janvier comme la Journée internationale annuelle de commémoration des victimes de la Shoah. Cette journée vise également à rendre hommage à celles et ceux qui ont survécu à l'horreur. Leurs témoignages et leurs histoires doivent être relayés lors de commémorations comme celle d'aujourd'hui pour que la souffrance de millions d'hommes, de femmes et d'enfants ne soit pas oubliée ou, pire encore, édulcorée.


Elie Wiesel, survivant des camps de concentration d'Auschwitz et de Buchenwald et lauréat du prix Nobel de la paix en 1986 pour son message de paix, de fraternité et d'humanité, l'a exprimé ainsi : "Celui qui écoute les témoins devient lui-même un témoin."


Je partage tout à fait ces propos d’autant plus que le nombre de témoins directs de ces atrocités diminue chaque année.


Des émissions telles que "Children of the Holocaust" et "Les enfants de la Shoah", dans lesquelles douze témoins racontent les souffrances qu'eux-mêmes et leurs familles ont endurées pendant la Shoah et l'impact de la persécution des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale sur le reste de leur vie, sont inestimables à cet égard. Ces récits de première main jouent un rôle décisif dans l'éducation des nouvelles générations et maintiennent vivante la mémoire de la Shoah.


Notre Assemblée a eu le plaisir et l'honneur d'entendre certains de ces témoins dans notre hémicycle, comme Paul Sobol, Henri Kichka et Marie Pinhas-Lipszstadt. Ces témoins privilégiés sont décédés au cours de l'année 2020. Je tiens à rendre hommage au cours de cette séance à leur travail de mémoire. Vous vous souvenez peut-être du témoignage très personnel et émouvant de M. Sobol sur son grand amour Nelly et la joie de vivre de Mme Lipszstadt. Je suis donc ravie de saluer la présence dans nos tribunes aujourd'hui de sa fille, Mme Viviane Lipszstadt. Je salue également M. Amos Sucheki qui, tout comme Mme Lipszstadt et quelques élèves de l'Institut Scheppers de Malines, a contribué au document composé pour cette commémoration, ainsi que M. Jan Deboutte, ambassadeur honoraire et chef de la délégation belge à l'Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah jusqu'en 2021.


Depuis 2018, aux alentours du 27 janvier, la Chambre organise une cérémonie de commémoration des Victimes de la Shoah. Cette année, tout comme en 2021, notre Assemblée n'est pas en mesure d'organiser cette traditionnelle cérémonie en raison de la crise sanitaire que nous connaissons.


L'année dernière, nous avions opté pour une commémoration virtuelle avec une capsule vidéo dans laquelle deux jeunes ont dialogué avec un survivant de la Shoah ainsi qu’avec un enfant caché pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, nous avons opté pour une formule différente, une allocution et la publication d'une série de témoignages.


Dans mon allocution, je partagerai avec vous les lignes de force de ces témoignages. Vous trouverez les contributions in extenso ainsi que les biographies des témoins dans la brochure qui vous a été remise au début de la séance.


« Marie avait tout juste 13 ans lorsqu’elle fut arrêtée le 20 juillet 1944 par la Gestapo avec ses parents pour la seule raison qu’ils étaient nés juifs. Ils seront conduits à la Caserne Dossin d’où ils seront déportés par le dernier convoi à bestiaux vers le sinistre camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.


A la descente du train les hommes et les femmes sont séparés à coups de crosse et sous les aboiements des chiens féroces. Marie se met à pleurer et à appeler son père qui se tourne vers elle en tentant de la consoler : « ne pleure pas Marie, nous sommes venus ici pour travailler, nous nous verrons dimanche » lui cria naïvement son papa. C’est la dernière fois qu’elle le verra.


Lors d’une sélection qu’elle subira devant le tristement célèbre Docteur Mengele, Marie, déjà bien formée physiquement, mentira sur son âge en se vieillissant de 3 ans, car , lui avait dit un déporté plus ancien à la descente du train, tous les enfants de moins de 15 ans étaient envoyés directement à la chambre à gaz pour y être brûlés. Mère et fille ayant eu le « bonheur » de réussir à rester ensemble durant toute leur captivité, ne révéleront jamais leur lien de filiation, car là-aussi le risque de finir en cendres les guettait à chaque instant.


La vie au camp dépasse tout ce que le cerveau d’un humain peut imaginer ou concevoir en terme d’horreur, de barbarie, de sadisme et de cruauté.

Rasées, tatouées d’un numéro qui représente désormais leur identité, mère et fille vont survivre tant bien que mal à la faim qui les tenaille tout au long de leur captivité, à la perte des relations qu’elles avaient réussi à se faire dans le camp et qui seront envoyées à chaque nouvelle sélection dans les chambres à gaz.


Elles seront ensuite envoyées dans d’autres camps dont celui de Dachau pour finir par réussir à s’enfuir du dernier camp en Bavière au moment de la Libération tandis que les Allemands leur tiraient dessus. Elles reviendront à Bruxelles le 1er juin 1945.


Beaucoup plus tard, Marie Pinhas-Lipszstadt, comme beaucoup d’autres rescapés de la Shoah s’inquiétait de savoir ce que deviendrait la mémoire de la Shoah, une fois qu’ils ne seraient plus de ce monde. Cette histoire disparaîtrait-elle avec eux ?


Face à la demande de nombreuses écoles qui veulent offrir des témoignages à leurs élèves et pour répondre au souhait des enfants de rescapés de pouvoir continuer l’action menée par leurs familles, le Service Social Juif de Bruxelles a mis sur pied des équipes de « Transmetteurs de Mémoire » et non pas de « témoins » puisqu’elles n’ont pas vécu les événements en direct. »


Ce projet de transmission de récits familiaux de la Shoah par la seconde génération porte le nom NESHAMA ce qui signifie « l’âme » en hébreu.

Regardez cette photographie :


« On y voit une famille endimanchée venue faire du canotage sur l’étang du Bois des Rêves, dans la région d’Ottignies. C’est un beau jour de 1943 ou 1944. La scène vous paraît paisible, rassurante...


Ce jeune homme, c’est mon grand-père, de son vrai nom Maurice Suchecki. Il a alors 13 ou 14 ans, comme moi, Amos, aujourd’hui. Il doit se cacher et prendre une autre identité parce qu’il est juif. Les fermiers Sidonie et Hector Vandeborren le cachent au péril de leur vie. Malgré les risques encourus, ils ont décidé de sauver mon grand-père.


Sidonie et Hector Vanden Borren, ont été reconnus Justes parmi les Nations, la plus haute distinction de l’Etat d’Israël, le 20 février 2000. »


En ce jour d’hommage, les familles sont à nouveau réunies. Amos est accompagné aujourd’hui de Nelly Vandenborren, fille unique de Sidonie et Hector, dont je salue la présence dans nos tribunes.


À la question « Que signifie pour toi le 27 janvier 1945 et la Shoah ? », Amos nous répond :


« Je retiens que des Belges, que ma famille ne connaissait pas et qui ne connaissaient pas ma famille, n’ont pas hésité à se solidariser concrètement, à prendre des risques extrêmes, pour sauver des Juifs de l’arrestation et de ce qui les attendait au-delà. Mais je ne peux pas m’arrêter là. Je dois vous faire part d’une deuxième réponse. Raconter l’Histoire, commémorer, préserver la mémoire de ces temps-là, ne suffit pas. Je dois vous avouer combien je suis préoccupé parce que je vois des signes inquiétants se multiplier dans notre pays comme à l’étranger. Je vous demande de vous interroger : En faites-vous assez contre l’antisémitisme ? Ce que vous faites est-il adéquat ? Est-ce bien cela qu’il faut faire pour empêcher cette vague d’actes antisémites et la contraindre à reculer ? »


Dans les années 1970, les survivants d'Auschwitz ont créé la Fondation pluraliste d'Auschwitz. L’action est principalement orientée vers les jeunes afin de développer leur esprit critique et de leur montrer ce que signifie l'extrémisme, qu'il soit politique ou religieux. Depuis 1979, cette fondation organise chaque année un voyage d'étude pour les jeunes à Auschwitz. Le reportage photo réalisé par quelques élèves de l'Institut Scheppers de Malines qui ont participé à la dernière édition et les commentaires de ces jeunes donnent, à mon avis, une bonne image de ce que beaucoup de jeunes pensent aujourd'hui de la mémoire de la Shoah. Je cite :


"Ce sont deux mondes. Nous portons des vêtements chauds, nous avons assez à manger, et puis vous vous promenez là-bas, et c'est tellement irréel de savoir que tant de gens là-bas ont tant souffert."


"Je pense que l'antisémitisme et le racisme en général sont encore perceptibles dans la société".


"Je pense que tout le monde devrait avoir vu ça, et que ce devrait être un voyage scolaire obligatoire. Nous avons eu la chance de le voir maintenant, mais je pense que tous les jeunes devraient le voir. Les personnes qui étaient dans les camps disparaissent peu à peu, et c'est à nous de raconter l'histoire pour qu'elle reste dans les mémoires. Nous ne devons vraiment pas oublier."


Chers collègues,


A l’heure où, notamment, les réseaux sociaux donnent bien trop de résonnance à l’antisémitisme et à la haine, nous avons aussi, chacun et chacune, le devoir d’être des transmetteurs de mémoire.


Permettez-moi de conclure par quelques mots de l'ambassadeur honoraire Jan Deboutte.


« Peut-on éviter que la mémoire de la Shoah, maintenant que les témoins directs disparaissent inéluctablement, ne devienne un symbole vide de sens?


La réponse se trouve en chacun d'entre nous. Si nous nous opposons à l'indifférence mortifère qui s'installe et si nous incitons nos décideurs à lui accorder la priorité qu'elle mérite, la Shoah en tant que réalité sera correctement ancrée dans la mémoire collective et guidera la réalisation de notre vision : le respect de la dignité et de la valeur de chaque personne humaine. »


Je vous remercie pour votre attention.