Mon interview au Confluent Magazine



1/ Votre désignation à la présidence de la Chambre a surpris, car votre carrière s’est principalement déroulée à la Région wallonne. Une année seulement comme députée fédérale (depuis mai 2019), n’est-ce pas trop peu pour se familiariser avec cette institution, d’autant que c’était une année de carence gouvernementale ?


J’ai effectivement été élue Députée fédérale en mai 2019 et ensuite désignée en octobre 2020 Présidente de la Chambre des Représentants. Je souligne que j’ai été élue Députée wallonne pour la première fois en 2004 et désignée à deux reprises Ministre wallonne.


Je connais donc fort bien à la fois le fonctionnement des assemblées parlementaires et celui du pouvoir exécutif sur lequel le Parlement assure le contrôle. En outre, les presque 18 mois de « carence gouvernementale » entre mai 2019 et octobre 2020 ont justement eu pour effet d’intensifier le travail parlementaire afin d’assurer la continuité du fonctionnement de l’Etat considérant que le Gouvernement fédéral était en affaires courantes.


Durant cette période qui a précédé la formation du Gouvernement fédéral et ma désignation en qualité de Présidente de la Chambre des Représentants, j’ai eu l’occasion de mener un rôle particulièrement actif à la Chambre des représentants dans les compétences relevant de la Santé, la crise sanitaire et surtout la proposition de loi visant la dépénalisation de l’IVG.


2/ À Namur, nous avions sans doute oublié que vous êtes licenciée en traduction de l’Institut supérieur de traducteurs et interprètes. Mais il y a plus de vingt ans de cela. Avez-vous retrouvé votre aisance dans cette langue néerlandaise ? Je constate, en tout cas, que les Flamands ne vous reprochent pas de la méconnaître.


En effet, je suis licenciée en traduction néerlandais et anglais. Grâce à cette formation en langue, ma compréhension des échanges et des écrits atteint un très bon niveau.

Au Parlement, les réunions entre groupes politiques, les séances de commissions et de plénière, se déroulent simultanément en français et en néerlandais. Comme Présidente d’assemblée, il est indispensable que je puisse converser dans les deux langues avec mes collègues mais aussi avec les journalistes du nord du pays.


Ma formation initiale m’est précieuse, tant pour la connaissance du néerlandais que de l’anglais, langue d’usage dans quasiment tous les contacts diplomatiques et internationaux. J’ai toujours apprécié l’apprentissage des langues et c’est aujourd’hui l’occasion d’être plongée en immersion quotidienne pour améliorer la pratique et la maîtrise de la langue de Vondel.


Quant aux commentaires de mes collègues néerlandophones, certains ont souligné ma bonne connaissance de leur langue et d’autres y sont allés de quelques critiques… Je fais sans doute parfois encore quelques erreurs, mais je tiens à m’exprimer dans les deux langues. C’est finalement une question de respect que de pouvoir s’adresser à quelqu’un dans sa langue, ceci d’autant plus que je représente l’institution parlementaire de tous les Belges.


3/ C’est la première fois qu’une femme accède au perchoir de l’assemblée. Je suppose que c’est une fierté pour vous, qui avez sans cesse mené le combat pour l’égalité des genres.


Cette désignation comme première femme Présidente de la Chambre des Représentants depuis 1831 m’apparaît très humblement comme historique. Ma désignation interrompt un cycle de 51 désignations de Présidents masculins sur une période de près de 190 ans. C’est un immense honneur pour moi et une reconnaissance du travail que j’effectue depuis 2000.


C’est surtout une nouvelle étape dans le combat permanent pour plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Je l’ai d’ailleurs souvent dit aux personnes et singulièrement aux jeunes qui viennent visiter la Chambre : en entrant, vous n’y verrez que des portraits ou bustes d’hommes ! J’ai maintenant la conviction que les choses bougent, je m’en réjouis et j’ai la volonté de poursuivre dans cette voie.


Car l’objectif est loin d’être atteint. Cette première désignation doit nous rappeler la nécessité de continuer à œuvrer pour une plus grande ouverture de notre société et nos institutions. Les mentalités doivent continuer à évoluer.


Mon parti a toujours mené le combat pour une meilleure égalité entre les hommes et les femmes. Je suis fière des avancées que nous avons pu obtenir et fière de militer dans le parti qui a permis à la première femme d’accéder à la présidence de la Chambre. Dans le casting ministériel, il y avait une volonté claire d’aboutir à la parité. Lorsque j’étais ministre wallonne de la Santé, de l’Action sociale et de l’Égalité des chances, j’ai insisté pour que les femmes accèdent à tous les lieux décisionnels et que les hommes accèdent à des lieux traditionnellement considérés comme féminins. Je considère que la parité permet une meilleure compréhension des choses, un meilleur dialogue, des points de vue différents qui aboutissent à des solutions meilleures, généralement plus équilibrées.


4/ Par contre, cette position vous oblige à être en quelque sorte au-dessus des partis. N’est-ce pas une frustration pour vous qui êtes une femme de combat, désireuse de faire adopter des réformes importantes ?


Je reste une femme politique avec des convictions fortes, mes valeurs et mes combats restent eux aussi intacts. Mon combat a toujours été celui de plus d’égalité et la lutte contre toutes les discriminations doit être une priorité. C’est un chantier d’envergure que je compte mener à la tête de la Chambre et qui doit transcender les enjeux partisans. Concrètement, j’ai déjà commencé à le mettre en œuvre. Le 8 mars prochain, journée dédiée aux droits des femmes, sera l’occasion d’évoquer ces travaux.


Il est certain que je ne peux plus défendre, au premier plan, des dossiers comme celui de l’interruption volontaire de grossesse, mon rôle exigeant un certain degré de neutralité. Mais mes convictions, elles, restent les mêmes. Plus que jamais, je reste aux côtés de ces nombreuses femmes qui, aujourd’hui, sont à la recherche d’une solution digne face à leur situation de grossesse non désirée et déclarée tardivement.


De plus, même si je dois rester au-dessus de la mêlée, il m’appartient encore de mener des combats et faire aboutir des réformes importantes. 4 mois se sont écoulés depuis ma désignation et j’ai déjà pu faire aboutir des projets concrets comme, par exemple, la modernisation du droit de pétition grâce à une plateforme électronique. Elle facilite la manière dont chaque citoyen peut faire entendre sa voix. Dans les mois à venir, je compte également mener deux chantiers d’envergure : celui de la participation citoyenne et celui de la préparation de la présidence belge de l’UE en 2024. Des projets attendus et qui me tiennent particulièrement à cœur.


5/ Quel est le rôle principal d’une présidente d’assemblée ? Arbitrer les débats ? Sans doute à cause de la crise sanitaire, il semble que la Chambre n’est pas, pour le moment, le cénacle d’affrontements violents entre partis comme par le passé. Avez-vous vécu des moments cruciaux au cours desquels vous avez dû faire épreuve d’autorité ?


Le rôle de Présidente d’assemblée est fondamentalement différent de celui de Députée. Comme Députée, on s’investit en commission, on approfondit plus particulièrement deux ou trois matières ou compétences. En qualité de Présidente, le rôle et les enjeux sont totalement différents. Présidente de toutes et tous, il s’agit d’assurer la gestion des débats et le bon déroulement des séances, garantir le respect mutuel entre les membres, faire la synthèse des positions, permettre à chacun de s’exprimer au regard du règlement.


Être Présidente de la Chambre, c’est aussi travailler avec les femmes et les hommes qui permettent le fonctionnement de cette maison de la démocratie fédérale. En effet, aux projets internes menés - dont je vous ai parlé précédemment - s’ajoute la gestion quotidienne de l’institution publique au service des citoyens : infrastructure, personnel, organisation, règles Covid, etc. Un troisième aspect de la fonction, plus protocolaire, relève du rayonnement du parlement et de notre pays à l’international. Je pense par exemple à l’accueil des délégations étrangères, la représentation de la Belgique dans le pays et à l’étranger, l’échanges de bonnes pratiques, les discussions sur des projets transversaux…


Il m’arrive de rappeler à l’ordre mes collègues notamment quant au respect du temps de parole à nos orateurs parfois un peu trop bavards. Mais je tiens à souligner que l’ensemble des membres de l’assemblée sont généralement respectueux du règlement. Cela n’empêche pas les accrochages et les « passes d’armes » qui font partie intégrante du fonctionnement d’une démocratie parlementaire, mais encore faut-il que cela se passe dans le respect de chacun. Lorsque ce n’est pas le cas, il m’appartient alors d’intervenir. Ainsi, lors des longs débats budgétaires nocturnes, la Ministre de la Défense était interpellée par le Député NVA, Théo Francken. Dépassant les bornes du règlement par une répétition insistante des mêmes questions et in fine des propos ad hominem à l’égard de la Ministre, j’ai appuyé par des applaudissements son « recadrage » par une de mes collègues Députée. J’ai par ailleurs eu un entretien de mise au point avec M. Francken.


6/ Comme présidente, avez-vous la maîtrise de l’agenda parlementaire ? Une grave question est celle de la constitutionnalité des mesures sanitaires prises par le gouvernement. Le vote d’une loi encadrant les limites mises à la liberté des citoyens est-elle en préparation ? Vous ne vous êtes pas exprimées sur le sujet.


Je me suis récemment entretenue avec le Gouvernement et le Premier Ministre, Alexander DE CROO, sur la poursuite des collaborations entre le Gouvernement et le Parlement dans le cadre de la gestion de la crise sanitaire, et en particulier sur la loi pandémie qui suscite de grands débats dans la société civile, les milieux académiques et associatifs.


La crise sanitaire a conduit le Parlement et le Gouvernement à prendre des mesures d’exception pour enrayer cette pandémie. Nous savons tous que ces périodes de pouvoirs spéciaux ou de mesures d’exception pourraient porter atteinte aux droits et libertés de nos concitoyens et au fonctionnement de notre démocratie parlementaire.


Je mets toutefois en garde, ne galvaudons pas nos institutions en criant au déni de démocratie et à l’atteinte des libertés individuelles dès lors que l’on est en désaccord avec des décisions prises : il s’agit d’éviter la propagation du virus qui a déjà causé trop de décès, d’éviter la surcharge de notre système de soins de santé pour assurer la capacité de soins des patients Covid, de maintenir les écoles pour donner la priorité à l’éducation de nos enfants.


Depuis le début de la crise, le Parlement a joué son rôle important de contrôle, via notamment des séances de questions et de débats d’actualité, des auditions d’acteurs de terrain. Le Parlement a également tenu son rôle de législateur en adoptant de nombreuses propositions de loi et de résolution relatives à la pandémie. Le Parlement a consacré une part considérable de son travail depuis mars 2020 à la gestion de la crise sanitaire et compte encore l’amplifier.


Les enjeux de cette pandémie sont nombreux et touchent de plein fouet nos concitoyen.ne.s et leurs libertés. A situation inédite, procédure est inédite : le Gouvernement transmettra à la Chambre le texte de l’avant-projet de loi pandémie avant qu’il ne soit envoyé au Conseil d’Etat et aux organes consultatifs. Chacun pourra ainsi s’exprimer, faire des propositions, émettre des avis. Un débat contradictoire et démocratique pourra avoir lieu. Et je propose que les acteurs de la société civile puissent être entendus dans le cadre d’auditions. Pour moi, il s’agit d’une première réponse aux nombreuses expressions qui se font entendre dans la société civile pour réclamer plus de transparence et de débat sur un projet qui pourrait porter atteinte à nos libertés fondamentales. Cette pandémie sans précédent perdure et le Parlement doit continuer à mener des débats de fond essentiels.


Je mets toutefois en garde, ne galvaudons pas la démocratie en criant au déni de démocratie et à l’atteinte des libertés individuelles dès lors que l’on est en désaccord avec des décisions prises pour éviter la propagation du virus, la surcharge de notre système de soins de santé et ne l’oublions pas des décès.


7/ Pendant des années, vous avez été le porte-parole de l’opposition au sein du conseil communal de Namur face au bourgmestre Maxime Prévot. Aujourd’hui, à Bruxelles, les rôles sont inversés, puisque c’est vous qui présidez et lui qui est dans l’opposition. Un petit goût de revanche ?


Il est clair qu’au fil de nos carrières politiques, nous nous sommes souvent croisés. A Namur au conseil communal, puis au Parlement wallon comme députés, ensuite nous avons été Ministres ensemble au sein du Gouvernement wallon et maintenant nous siégeons tous les deux à la Chambre, l’un comme Député de l’opposition, l’autre comme Présidente de l’Assemblée.


Si nos idées divergent assurément dans certains dossiers, elles peuvent être complémentaires dans d’autres. Parfois aux antipodes dans la gestion de certains projets pour lesquels nous n’avons pas du tout les mêmes sensibilités, nous sommes capables de travailler ensemble lorsque l’intérêt général le requiert. Comme par exemple à l’occasion de la crise sanitaire : la ville a accepté ma proposition de prendre à sa charge les frais de réparation des machines de couturières bénévoles, endommagées pendant l’opération de fabrication de masques.


Un goût de vengeance ? Ce n’est pas mon tempérament et puis la vengeance, c'est lorsqu'on n'a pas l'espoir d'une revanche ... Cela étant, ma seule vraie revanche est de couper le micro lorsque notre Député-Bourgmestre dépasse le temps de parole requis …. (rires).


En ce qui concerne plus particulièrement Namur, j’ai décidé, au moment de mon accession à la Présidence de la Chambre, après 8 années à la tête du PS namurois, de passer le relais à Fabian Martin. Ce n’est pas pour autant que je délaisse le plan local, que du contraire. Élue avec le meilleur score PS après, faut-il le rappeler, Louis Namèche que personne n’a détrôné à ce jour - pas même l’actuel Bourgmestre -, je compte bien continuer à siéger au Conseil communal pour y défendre les intérêts de nos concitoyens. J’assiste à toutes les réunions internes du PS namurois, je poursuis mes actions sur le terrain et reste pleinement investie pour Namur. C’est ma ville, mes racines, là où je vis. Je serai toujours disponible pour ça.


8/ Vous avez été candidate bourgmestre au nom du PS en 2018. Comptez-vous reprendre ce rôle de challenger en 2024 ?


Seul l’avenir nous le dira… Premier score après le bourgmestre, je n’abandonne pas pour autant ma Ville et je continue à honorer la confiance accordée par les citoyen.nn.es namurois.es ! Ce que je peux vous assurer déjà aujourd’hui, c’est que je reste active sur le territoire namurois et plus que jamais, les préoccupations citoyennes restent et resteront au centre de mon engagement, pour améliorer le quotidien de chacune et chacun, pour un avenir plus juste, solidaire et durable…


9/ Vous voilà donc, si je ne me trompe, le deuxième personnage de l’État dans l’ordre protocolaire. Quel sentiment en retirez-vous ?


Mon accession à cette fonction a été un moment important mais surtout très symbolique par rapport à mon parcours, mon combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Bien sûr, il y a eu un moment de stress lorsque j’ai été désignée, un sens du devoir et des responsabilités énormes sur les épaules, mais aussi une réelle fierté !


Être la première femme Présidente du Parlement et 2e personnalité de l’État, c’est bien plus qu’un symbole, c’est un nouveau modèle. Il n’est pas important pour ma personne, mais pour toutes les femmes et toutes les filles à l’avenir. C’est une porte ouverte et elle doit le rester. A toutes les femmes, j’ai envie de dire : soyez qui vous avez envie d’être ! Être femme ne peut être une entrave à vos envies, vos rêves et vos aspirations.


Le chemin sera encore long pour atteindre l’égalité entre les femmes et les hommes. Les barrières sont parfois difficiles à lever, certaines semblent invisibles et le chemin personnel et professionnel des femmes est parsemé d’embûches… mais chaque obstacle franchi permet d’évoluer sur le chemin de l’égalité.